101. Mais combattez courageusement la légèreté de l'esprit, dont les pensées sont vagabondes et volages et forcez-le de rentrer en lui-même. Au reste, Dieu n'exige pas de ceux qui sont encore des enfants en ce qui concerne l'obéissance des prières exemptes de toute distraction. Ne vous découragez donc pas, si, pendant vos prières, votre esprit erre de côté et d'autre par des pensées involontaires; mais rappelez-le fortement au recueillement intérieur. Les anges seuls sont capables d'une attention soutenue et persévérante. 102. Quiconque, dans le secret de son coeur, a résolu de s'exposer mille fois à la mort plutôt que, dans tout le temps de sa vie, de ne pas soutenir avec vigueur la guerre qu'il a commencée pour sauver son âme, ne tombera pas facilement dans les inconvénients que je viens de signaler. L'inconstance et le changement de lieux sont des sources intarissables de maux et de malheurs; aussi ceux qui passent facilement d'un lieu à un autre, d'un monastère à un autre, ne sont pas loin de mériter l'épithète honteuse d'infâmes. Après tout, rien n'est plus propre à produire la stérilité des bonnes oeuvres dans une âme, que cette inconstance continuelle. 103. Si donc vous arrivez dans une école de médecine spirituelle, qui vous est totalement inconnue, et que vous vous mettiez sous la direction d'un père spirituel que vous ne connaissiez pas, ce que vous avez à faire, c'est d'examiner avec attention quel est l'esprit et quelle est la manière de vivre de tous ceux qui sont réunis dans ce lieu. Si vous trouvez que ces ouvriers et ces ministres du salut sont capables de vous procurer quelque soulagements et de contribuer à la guérison de votre âme, si surtout vous y rencontrez le remède singulier et efficace contre l'enflure du coeur et la vanité, approchez-vous d'eux sans crainte et avec confiance, réunissez-vous, vendez-vous à eux; et pour passer ce contrat de vente, présentez-leur l'or précieux de l'humilité; pour papier, l'obéissance; pour tablettes, vos services et votre travail, et pour témoins, les anges. Déchirez devant eux la cédule honteuse par laquelle vous vous étiez vous-même rendu esclave de votre propre volonté; car si vous ne faites qu'errer çà et là, sans vous fixer nulle part, vous perdrez le prix par lequel Jésus Christ vous a racheté. Que ce monastère soit pour vous comme un tombeau, d'où les morts ne doivent sortir que pour comparaître devant le souverain Juge; et s'il en est qui en soient sortis autrement, il est bien à craindre et même à croire qu'ils sont réellement morts. C'est pourquoi nous devons conjurer le Seigneur de détourner loin de nous cet épouvantable malheur. 104. Les paresseux, pour ne pas faire les choses pénibles qu'on leur commande, ont coutume d'alléguer la nécessité où ils se trouvent de vaquer à la prière; mais lorsqu'on leur en ordonne de douces et d'agréables, il n'ont alors pas plus envie de prier que de se brûler. 105. Il est un certain nombre de moines qui se désistent des charges et des emplois qu'ils exerçaient dans le monastère, mais par des motifs bien différents; car les uns les abandonnent en faveur d'un frère, et parce qu'on les en prie; les autres ne veulent pas les exercer par paresse et lâcheté; ceux-ci y renoncent par une vaine ostentation, et ceux-là, pour être plus libres, les quittent avec grand plaisir. 106. Si vous êtes entré, dans une communauté, et que vous vous aperceviez que votre âme, au lieu d'y être éclairée de nouvelles lumières, se plonge, au contraire, dans des ténèbres plus profondes, vous n'avez pas d'autre parti à prendre que d'en sortir le plus vite que vous pourrez; car quoique l'homme de bien puisse toujours et partout se conduire en homme de bien, le méchant ne devient bon nulle part. 107. Dans le monde, les médisances et les calomnies produisent ordinairement des querelles et des animosités; dans un monastère l'intempérance donne la mort à toutes les vertus, et inspire l'horreur pour la vie religieuse. Si donc il vous est donné de réduire en esclavage cette maîtresse tyrannique, vous jouirez partout de la paix et de la tranquillité de l'âme; mais si elle établit son emprise sur vous, votre salut sera, jusqu'à la mort, dans un péril éminent. 108. Dieu, par une faveur singulière, accorde à ceux qui sont vraiment enfants de l'obéissance de voir et de contempler les vertus de leur supérieur, et leur cache adroitement ses mauvaises qualités et ses mauvaises actions. Le démon, qui est l'ennemi déclaré de la vertu, fait tout le contraire. 109. Prenons, mes amis, le mercure comme l'image de la perfection de l'obéissance; et faisons bien attention que, quoiqu'il soit continuellement en mouvement et qu'il se tienne toujours au dessous des autres liquides, il est toujours pur et ne se souille jamais par quelque impureté. 110. Que ceux donc qui pratiquent la vertu avec une sainte ardeur, prennent bien garde de croire que les autres se livrent à la négligence; car ils mériteraient d'être jugés et condamnés plus sévèrement que ceux dont ils blâment et critiquent la paresse. Voilà pourquoi je pense que le bon patriarche Loth fut jugé digne d'être appelé juste, parce qu'en vivant au milieu des impies mêmes, il n'avait néanmoins jamais condamné personne. 111. Il est vrai que partout et toujours nous devons faire en sorte de préserver notre âme de la dissipation, du trouble et de l'inquiétude; mais c'est surtout lorsque nous devons nous livrer aux exercices de la prière et au chant des psaumes : car c'est alors que les démons redoublent leurs efforts pour remplir notre esprit de distractions, afin de nous faire perdre le fruit de cette sainte occupation. 112. Il est vraiment serviteur de Dieu, celui qui, pendant qu'il rend des services à ses frères, élève son coeur jusqu'au ciel, y fixe ses voeux, ses affections et ses sentiments, et ne cesse de frapper à la porte de Dieu par ses ferventes prières. 113. Les injures, les mépris, les humiliations et toutes les choses dures et pénibles produisent l'amertume de l'absinthe dans l'âme de celui qui s'est tout dévoué aux devoirs de l'obéissance; tandis que les louanges, les applaudissements et les honneurs remplissent d'une douceur semblable à celle du miel le coeur de celui qui ne se plaît que dans les choses douces et agréables. Mais rappelons-nous ici quelle sont les propriétés du miel et de l'absinthe. Celle-ci, purifie l'estomac et les entrailles des humeurs malignes et bilieuses; et celui-là ne sert guère qu'à les augmenter 114. Ayons une confiance sans bornes en ceux qui, dans le Seigneur, se sont chargés de conduire notre âme au port du salut, quand même il nous semble qu'ils exigent de nous des choses contraires au salut; car c'est dans ces circonstances, oui c'est surtout dans ces circonstances pénibles, que notre confiance en leurs lumières et en leur sagesse est éprouvée par le feu de l'obéissance et de l'humilité; et la marque la moins équivoque que nous puissions donner de la fermeté de notre foi, c'est d'accomplir sans hésiter ce que nos supérieurs nous ordonnent, quoique leurs ordres nous paraissent opposés à ce que nous espérons et désirons. 115. Nous l'avons déjà dit : l'humilité naît de l'obéissance; mais la prudence religieuse tire son origine de l'humilité. Les docteurs l'appellent discernement. Cassien a dit sur cette vertu des choses admirables dans un excellent traité qu'il a fait tout exprès. Or cette excellente vertu orne l'esprit de lumières, et lui communique même la faculté de prévoir les choses futures. Qui pourra donc, en considérant de si grands avantages, se refuser de parcourir la belle carrière de l'obéissance ? N'est-ce pas elle qu'a chantée le psalmiste royal, lorsqu'il a dit : "Tu as préparé, ô mon Dieu, dans ta grande Bonté, un trésor à ton peuple;" (Ps 67) et ce peuple heureux, ne pouvons-nous pas assurer que ce sont les moines réellement obéissants, et que ce trésor précieux est la présence de Dieu dans leurs coeurs ? 116. Ne perdez jamais le souvenir de ce grand serviteur de Dieu, de cet intrépide athlète de Jésus Christ, lequel, pendant dix-huit ans qu'il vécut dans la plus parfaite obéissance à son supérieur, ne put pas une seule fois recevoir de lui cette parole consolante : Mon fils, que je désire que vous vous sauviez ! Mais, tandis que les hommes lui refusaient cette consolation, Dieu Lui-même le consolait admirablement; car il ne lui disait pas seulement au fond de son coeur : "Je désire que tu sois du nombre de mes élus", paroles qui n'auraient exprimé qu'une chose incertaine, mais il lui assurait qu'il était sauvé; ce qui lui annonçait un état certain et indubitable. 117. Parmi ceux qui vivent sous le joug de l'obéissance, il en est quelques-uns qui ne font pas attention qu'ils vivent dans une illusion bien funeste : ce sont ceux qui, connaissant la facile condescendance de leur supérieur, lui demandent et obtiennent des charges, des emplois et des exercices conformes à leurs goûts et à leurs inclinations; mais que ces malheureux sachent et comprennent qu'en obtenant ainsi ce qu'ils souhaitaient, ils ont perdu tout droit à la couronne et à la récompense destinées à la parfaite obéissance : car l'obéissance est un renoncement entier et absolu à toute dissimulation et à toute volonté propre. 118. Il arrive quelquefois qu'un moine, ayant reçu un ordre de son supérieur, et prévoyant que s'il l'accomplit, il lui fera de la peine, ne l'accomplit pas par ce seul motif; comme il arrive aussi qu'un autre moine, prévoyant bien la même chose, exécute sans hésiter les ordres qu'il a reçus, Or on demande ici quel est celui de ces deux moines dont la conduite a été la plus sainte et la plus conforme à l'esprit d'obéissance. 119. Cependant il ne faut nullement penser ici que le démon, notre cruel ennemi, agisse jamais d'une manière contraire à la volonté qu'il a de nous faire du mal; et vous devez être convaincu de cette vérité, par l'exemple de ceux qui, après avoir vécu quelque temps dans une cellule, ou dans un monastère, avec douceur et patience, sont ensuite tombés dans le relâchement. Si donc nous éprouvons en nous le désir de quitter un monastère pour passer dans un autre nous devons, afin de connaître ce que Dieu demande de nous, examiner sérieusement s'il ne Lui serait point agréable que nous demeurions dans le lieu où nous sommes; car il me semble que c'est une tentation que nous avons à combattre; étant donc ainsi attaqués par le démon, nous devons nous défendre. |
Histoire de saint Acace. 120. Je me rendrais également coupable de malice et de cruauté, si je passais sous silence des choses qu'il n'est pas permis de taire. Or c'est Jean Sabaïte, qui ne m'est pas peu cher, lequel m'a raconté ces choses merveilleuses; et vous savez par votre propre expérience, mon respectable père, combien ce grand homme est exempt de passions et d'exaltation; vous savez aussi combien il abhorre la vaine gloire dans ses paroles. Voici donc ce qu'il m'a dit : "Il y avait dans un monastère de l'Asie où je demeurais alors, un vieillard très négligent et d'une conduite très mauvaise; je vous le dis, non pour juger des intentions secrètes de cet homme, mais pour l'honneur de la vérité. Or il arriva, je ne sais comment, que ce vieillard eut pour disciple Acace, jeune homme d'une admirable simplicité et d'une prudence étonnante. Ce jeune moine souffrit de la part de son maître tant et de si mauvais traitements, que bien des personnes refuseront de les croire; car il ne se contentait pas de le couvrir et de l'accabler d'injures, d'outrages et d'humiliations, mais il le déchirait et lui sillonnait le corps de blessures et de plaies par les coups redoublés qu'il déchargeait sur lui tous les jours. Acace souffrait toutes ces indignités et ces cruautés avec une patience et une sagesse vraiment étonnantes. Or comme chaque jour je voyais que ce saint jeune homme était plus cruellement traité qu'un vil esclave, je lui adressais quelques paroles de consolation, lorsque je le rencontrais : Eh bien, mon cher Acace, lui disais-je, comment vous trouvez-vous aujourd'hui ? Qu'y a-t-il de nouveau pour vous ? Et pour toute réponse, ce bon moine me montrait des yeux tout ternes et sans vivacité, un cou tout meurtri et une tête remplie de plaies et de contusions; et comme je savais combien sa patience était grande et généreuse, je me contentais de lui dire pour l'encourager : Courage, mon cher frère, tout va bien; oui, tout va bien : souffrez toujours avec douceur et résignation, et vous recueillerez bientôt les fruits abondants de la patience. Or après avoir ainsi passé neuf ans sous la férule de cet impitoyable vieillard, son âme sainte s'envola vers le ciel. Cinq jours après la mort d'Acace, son maître alla voir un ancien solitaire, homme très recommandable par ses vertus, et, après l'avoir salué, lui raconta la mort de son saint et fervent disciple. Mais ce bon vieillard lui répondit qu'en vérité il ne pouvait le croire. Alors le maître d'Acace ajouta : "Venez donc avec moi, et vous verrez si je vous trompe. Le solitaire se leva, et vint avec ce père sur la tombe de ce grand et vaillant athlète de Jésus Christ. Quand il y fut arrivé, comme si Acace eût été encore en vie, et en effet il n'était pas mort, puisqu'il n'était que dans le sommeil des justes, il lui adressa ces paroles : Frère Acace, est-ce bien vrai que vous êtes mort ? Alors ce noble enfant de l'obéissance donna, même après sa mort, un illustre exemple de soumission; car il obéit à celui qui l'interrogeait, et lui répondit : Comment pourrait-il arriver, mon Père, qu'un disciple sincère de l'obéissance puisse mourir ? Ces mots frappèrent le maître de ce jeune moine d'une terreur si forte, que, fondant en larmes, il tomba le visage contre terre, et s'empressa de demander au supérieur de la Laure de lui permettre de fixer sa demeure auprès du tombeau de son disciple. Il obtint cette permission, et passa dans ce lieu le reste de sa vie, en pratiquant une modestie, une patience et une soumission parfaites. Il ne cessait pas de répéter aux pères de cette communauté : Hélas, mes pères, j'ai commis un homicide. Or, mon père, je crois devoir vous déclarer que celui qui parlait au jeune Acace, était lui-même l'abbé Jean, qui nous a conservé et raconté cette histoire, car cet admirable abbé m'en a raconté une autre, sous un nom emprunté, et j'ai ensuite découvert que c'était à lui-même qu'elle était arrivée. |
Histoire de Jean le Sabaïte, ou d'Antiochos 121. Tandis que j'étais, me dit-il, dans le même monastère, je remarquai un autre moine qu'on avait mis sous la discipline d'un père, homme d'un âge avancé, d'un esprit doux, patient, raisonnable et modéré; mais comme le jeune moine s'aperçut que son maître était plein de respect et de prévenance pour lui, il jugea sagement que cette conduite lui serait autant nuisible et funeste qu'elle l'avait été à plusieurs autres personnes. Il se permit donc de prier ce bon moine qu'il daignât lui accorder de se retirer de sa compagnie. Or, comme il avait encore un autre disciple, il ne fit pas difficulté de lui octroyer sa demande. Ce moine quitta donc ce maître, qui lui donna avec bonté des lettres de recommandation, pour qu'il pût entrer dans un des monastères du Pont. La première nuit qu'il passa dans ce monastère, il vit en songe des personnes qui le pressaient fortement de leur rendre compte d'une somme d'argent qu'il leur devait; lesquelles, après avoir sérieusement examiné l'état des choses, le convainquirent qu'il était redevable de cent livres d'or. Quand il fut éveillé, il comprit fort bien ce que signifiait cette vision. C'est pourquoi il ne cessait de se répéter à lui-même : Malheureux Antiochos, c'était son nom, il n'est que trop vrai qu'il te reste bien des dettes à acquitter. Je demeurai, continua-t-il, trois ans dans ce monastère, obéissant aveuglément à tout ce qu'on me commandait, et comme j'étais étranger, tout le monde me méprisait, m'humiliait et me maltraitait. Or, après avoir passé ainsi ces trois premières années, j'eus une seconde vision, pendant laquelle un personnage me remit une quittance seulement de dix livres d'or sur les cent que je devais. Je m'éveillai, je compris l'avertissement qui me venait d'en-haut, et je me dis à moi-même : Hélas ! Pendant ces trois ans de travaux et de peines, tu n'as pu payer que dix livres d'or; quand pourras-tu, misérable, t'acquitter des autres ? Il faut donc, pauvre Antiochos, que pour te libérer entièrement, tu supportes de plus grands travaux, et que tu dévores des humiliations plus profondes. Je pris donc la résolution extraordinaire de contrefaire le fou, sans néanmoins faire croire que j'avais entièrement perdu la raison. Les pères du monastère, en me voyant dans cet état, et connaissant d'ailleurs la promptitude avec laquelle j'accomplissais les ordres qu'on me donnait, me chargèrent de toutes les occupations les plus pénibles et les plus difficiles de la maison, et ne me regardèrent plus que comme l'ordure de la communauté. Je passai encore treize ans dans cet état, au bout desquels, les mêmes hommes que j'avais vus, m'apparurent encore pendant mon sommeil, et me donnèrent enfin la quittance de toute ma dette. Or pendant toutes ces années, lorsque les pères m'accablaient de mauvais traitements, la pensée et le souvenir de la dette énorme que j'avais à payer, me remplissaient de force et de courage, et me les faisaient souffrir avec patience et résignation". Voilà, mon cher père Jean, ce que Jean le Sabaïte, ce trésor de sagesse, m'a raconté de lui-même, sous le nom emprunté d'Antiochos. C'était Lui-même qui, par son héroïque patience, avait obtenu d'être déchargé de toute cette dette, et avait mérité le pardon de tous ses péchés. 122. Mais considérons encore quelle a été sa rare prudence dans les jugements qu'il portait sur les dispositions intérieures des hommes; prudence admirable qu'il n'avait acquise que par une obéissance très parfaite. Dans le temps qu'il demeurait au monastère de Saint-Sabba, trois moines se présentèrent à lui pour se mettre sous sa discipline. Il les reçut avec une affection toute particulière, et fit tout ce que sa charité lui suggéra pour les remettre de la fatigue du voyage; mais après trois jours, ce saint vieillard leur adressa ces paroles : "Mes Frères, leur dit-il, je ne suis qu'un misérable pécheur; il m'est donc impossible de vous accorder ce que vous me demandez." Ces moines ne donnant aucune suite à cette réponse, ni à la raison qu'il alléguait, le prièrent avec, instance de les recevoir au nombre de ses disciples : tant était grande l'idée qu'ils avaient de sa vertu ! Mais, comme ils virent que rien ne pouvait le fléchir ni le gagner, ils se précipitèrent tous à ses pieds, et le conjurèrent avec instance de leur donner au moins quelques règles salutaires de conduite et de leur dire de quelle manière et dans quel lieu ils devaient passer le reste de leur vie. Cédant alors à leurs voeux ardents, et sachant d'ailleurs qu'ils recevraient ses avis avec soumission et humilité, ce saint vieillard dit à l'un d'eux : "Mon fils, il est agréable au Seigneur que vous viviez dans la solitude, sous la direction d'un père spirituel." Puis s'adressant au second : "Pour vous, lui dit-il, allez et consacrez au Seigneur votre volonté, sans vous en rien réserver, chargez-vous de la croix qu'il vous a destinée; vivez dans un monastère, au milieu de la société des frères, et vous aurez indubitablement un trésor dans le ciel." Enfin il dit au troisième : "Quant à vous, il faut qu'il n'y ait pas un instant dans votre vie, où vous ne pensiez à cette sentence de notre Seigneur : Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé (Mt 10.22); allez donc, et faites en sorte que parmi tous les hommes il n'y en ait point qui soient plus sévères ni plus pénibles que celui que vous prendrez pour maître et pour conducteur dans la vie religieuse; ne vous séparez jamais de lui, et chaque jour avalez, comme du lait et du miel, les mépris et les humiliations par lesquelles il vous fera passer." À ces paroles, un frère répartit à ce grand homme : Mais si ce père spirituel vivait dans la paresse et la négligence, que faudrait-il faire ? "Quand même vous le verriez, lui répondit-il, tomber dans quelque faute qui vous ferait horreur, demeurez avec lui et contentez- vous de vous dire à vous-même : Mon ami, qu'es-tu venu faire ici ? Alors triomphant de la tentation, vous sentirez toute l'enflure de l'orgueil tomber et s'évanouir, et le feu de la concupiscence diminuer et s'éteindre," 123. Nous tous, qui craignons le Seigneur, efforçons-nous de combattre sous ses étendards avec toute l'énergie et le courage dont nous sommes capables, de peur que, placés dans une école de vertu, au lieu d'apprendre la science heureuse des bonnes oeuvres, nous n'apprenions l'art funeste de devenir vicieux et méchants, astucieux et trompeurs, emportés et colères; et ne soyez pas étonnés que ce malheur arrive quelquefois : car tant que nous sommes dans le monde, soit parmi les matelots, soit parmi les laboureurs, soit ailleurs, les ennemis de notre roi, les démons, ne nous attaquent pas avec une si grande violence; mais dès qu'ils nous voient sous les étendards de notre divin Général, et qu'ils aperçoivent qu'il nous a reçus à son service, donné des armes, une épée, un habit militaire, alors ils frémissent de fureur, cherchent et emploient toute sorte de moyens et de ruses pour nous perdre; c'est pourquoi nous sommes essentiellement obligés de veiller sans cesse sur nous et autour de nous. 124. J'ai vu des enfants aimables par l'innocence et la simplicité de leur âme, et par la beauté de leur corps, envoyés dans des maisons d'éducation pour s'y former à la science et à la sagesse, et y acquérir les autres connaissances utiles, lesquels, par le commerce qu'ils ont eu avec des condisciples vicieux et pervers, s'y sont pervertis, et n'y ont malheureusement appris que la ruse, l'astuce et la corruption du coeur. Que celui qui a de l'intelligence, comprenne la fin que je me propose, en parlant de la sorte. 125. Il est impossible que ceux qui s'appliquent de toutes leurs forces à se procurer la science du salut, n'y fassent pas de grands progrès. Mais admirons ici la divine Providence; les uns connaissent les progrès qu'ils obtiennent, et les autres ne les aperçoivent pas. 126. Un banquier qui veut bien gérer ses affaires, ne manque pas, chaque soir, de se rendre un compte exact et circonstancié du gain, ou de la perte qu'il a faite pendant la journée. Mais il ne pourra pas savoir au juste où il en est, si, à chaque instant, il ne note les affaires qu'il traite; c'est de cette manière qu'il lui sera possible d'avoir une connaissance exacte de celles qu'il aura faites chaque jour. 127. Lorsqu'on fait des reproches à un mauvais moine, on le voit de suite triste et de mauvaise humeur, ou bien il se jette lâchement aux pieds du supérieur qui lui fait des remontrances pénibles, afin de lui présenter mille excuses. Mais en s'humiliant ainsi, c'est moins dans le désir de pratiquer l'humilité et la soumission que pour mettre fin à une scène qui le fatigue. Si donc on vous mortifie par des reproches amers, sachez garder un silence salutaire, et supporter avec une patience courageuse qu'on applique à votre âme le fer et le feu des corrections sévères, lesquelles vous purifieront et répandront dans votre esprit des lumières abondantes; et lorsque votre médecin spirituel aura terminé son opération, prosternez-vous à ses pieds pour lui demander pardon et vous excuser : car si vous le faisiez dans le moment qu'il vous reprend avec zèle, il pourrait fort bien ne pas vous écouter, et même vous rejeter. 128. Ceux qui vivent en communautés, doivent faire sans doute une guerre mortelle à tous les vices; mais il en est surtout deux que tous les jours de leur vie ils doivent attaquer avec plus de vigueur et de courage que les autres. Ces deux vices sont l'intempérance et la colère. Or je dis que ces vices doivent être l'objet particulier des cénobites, parce que ces passions trouvent dans la société des personnes qui vivent avec nous, les aliments qui leur conviennent. 129. Quoique nous soyons bien loin de pouvoir pratiquer des vertus rares et sublimes, le démon, pour nous faire briser le joug de l'obéissance sous lequel nous avons le bonheur de vivre, ne laisse pas de nous en suggérer la pensée et de nous en inspirer le désir insensé. Pénétrez en effet dans l'intérieur des moines imparfaits et téméraires, et vous verrez qu'ils soupirent après la vie solitaire, qu'ils désirent avec ardeur les jeûnes les plus rigoureux, la prière la plus continuelle et la plus recueillie, l'humilité la plus profonde, la méditation de la mort la plus constante, la componction la plus vive, la victoire la plus complète sur leurs passions, le silence le plus absolu et une pureté d'ange. Mais comme, par une conduite secrète de la divine Providence, ils n'ont pu, dès le commencement de leur noviciat, pratiquer selon leur désir ces belles et excellentes vertus, on les a vus ensuite tout découragés, abandonner les pratiques les plus ordinaires, et se retirer du monastère. Le démon les a trompés, en leur faisant désirer à contretemps la pratique de ces vertus, afin qu'ils ne pussent pas par la persévérance, les acquérir dans le temps convenable. Mais ce ne sont pas seulement les moines cénobites qu'il cherche à tromper, il attaque aussi les anachorètes. C'est ainsi que pour décourager et faire tomber les solitaires, cet ennemi rusé et trompeur leur prêche et leur exalte le bonheur des moines qui vivent en communauté; il leur vante l'hospitalité qu'ils exercent, les services de charité qu'ils se rendent les uns aux autres, leur affection et leur union fraternelles, les soins affectueux et assidus qu'ils ont pour les malades, et mille autres avantages afin de les dégoûter du genre de vie qu'ils ont embrassé, et de les faire égarer dans une fausse voie. 130. Il faut cependant l'avouer, l'hésychia n'est le partage que d'un petit nombre, et cette vie de perfection ne convient qu'à ceux que le Seigneur, par des grâces particulières et par des consolations toutes célestes, soutient et fortifie dans les travaux pénibles qu'ils ont à supporter, et dans les combats difficiles et cruels qu'ils ont à soutenir. 131. La connaissance que nous avons de nos mauvaises dispositions et de nos défauts, doit donc nous faire chercher et choisir de préférence l'état d'obéissance, comme nous étant le plus propre et le plus convenable. Que celui, par conséquent, qui se sent porté à l'intempérance et aux plaisirs charnels, ait soin de se mettre sous la discipline d'un supérieur d'une vertu éprouvée et d'une rigoureuse inflexibilité dans la pratique de la tempérance et de la sobriété, plutôt que d'un faiseur de miracles, d'un ami de l'hospitalité, et d'un homme qui se plaise à servir les autres à table. Que celui qui sent son coeur agité par la vanité et possédé de l'orgueil, choisisse pour père spirituel un homme d'une grande sévérité et d'une austérité parfaite, qui ne lui montre jamais un visage riant et satisfait, mais qui soit constamment sans clémence et sans douceur. Il faut donc bien nous garder de rechercher pour directeur un homme capable, par sa sagesse et ses lumières, de nous prédire les choses futures et de prévoir ce qui doit arriver. Désirons et procurons-nous des docteurs véritables, lesquels, par leurs bons exemples dans la pratique de l'obéissance et de l'humilité, et par la solide science, puissent nous guérir de nos maladies spirituelles, nous donner des règles de conduite, nous faire connaître l'état et le lieu qui nous sont nécessaires pour nous sanctifier. 133. Si donc vous êtes dans la volonté sincère de vous dévouer tout entier à l'obéissance, ne perdez jamais de vue l'exemple que nous a donné Abbacyre; comme ce grand serviteur de Dieu, dites-vous souvent à vous-même : "Ton supérieur veut éprouver et connaître ta fidélité; c'est pour cette fin qu'il te met à cette épreuve." Cette pensée vous empêchera de vous tromper, vous ne vous éloignerez pas de la voie que vous devez suivre; et si vous avez pour lui une confiance d'autant plus entière et un amour d'autant plus affectueux, qu'il vous reprend avec plus de rigueur et de sévérité, c'est une marque certaine et indubitable que l'Esprit saint a daigné vous visiter, et qu'il habite invisiblement dans votre coeur. Au reste remarquez bien que, si vous souffrez avec une patience courageuse et constante les reproches et les humiliations de votre supérieur, loin d'avoir sujet de vous en glorifier et de vous en réjouir, vous avez mille raisons d'en gémir et d'en pleurer; car c'est votre conduite qui vous a mérité ces réprimandes ou ces corrections humiliantes, et qui a été cause que votre père spirituel s'est mis de mauvaise humeur contre vous. 134. Ne vous troublez pas, et ne soyez pas étonné de ce que je vais vous dire; car je ne le dirai que bien fondé et appuyé sur une autorité solide : c'est sur Moïse. Je dis donc qu'il nous est moins funeste de pécher contre Dieu même que contre notre père spirituel. En voici la raison : Si par nos péchés nous avons irrité Dieu contre nous, notre père spirituel peut l'apaiser, et nous réconcilier avec lui; mais lorsque nous avons offensé notre père en Dieu, à qui recourrons-nous pour nous rendre Dieu propice ? Cependant il me semble que Dieu apaisera notre supérieur, ainsi que notre supérieur a calmé Dieu en notre faveur. 135. Dans tout ce que nous venons de dire, il est une chose que nous devons examiner, considérer et peser avec grand soin et sans passion; c'est de savoir dans quelles circonstances nous sommes obligés de souffrir avec amour et reconnaissance, avec patience et sans rien dire, les reproches que nous fait notre supérieur, et dans quelles autres circonstances il nous est permis, pour nous excuser, de lui rendre compte de la conduite que nous avons tenue, laquelle nous a mérité son indignation et ses réprimandes. Quant à moi, je pense que toutes les fois que les humiliations ne tombent que sur nous, nous devons garder le silence; car c'est une excellente occasion d'enrichir et d'orner notre âme. Mais si ces humiliations sont nuisibles au prochain, il me semble que, par charité et pour le bien de la paix, nous sommes autorisés à rompre le silence et à défendre notre frère, dont nous connaissons l'innocence. 136. Personne ne peut mieux vous instruire des avantages de la pratique de l'obéissance, que ceux qui ne la pratiquent plus. Ils comprennent fort bien dans quel heureux ciel ils vivaient, quand ils étaient sous le joug de la soumission. 137. Quiconque est vraiment possédé du désir d'acquérir la paix et la tranquillité de l'âme, et de trouver Dieu, croit faire une perte énorme, si, dans sa vie, il se passe un seul jour où il n'ait quelque humiliation à souffrir. 138. De même que plus les arbres sont agités par les vents, plus ils poussent des racines fortes et profondes ainsi plus ceux qui vivent dans l'obéissance sont exercés et éprouvés, plus ils deviennent forts et invincibles. 139. On peut dire qu'étant d'abord aveugle, il a recouvré la vue qui nous montre Jésus Christ, celui qui, reconnaissant enfin qu'il est trop faible pour mener une vie érémitique, sort de la solitude pour entrer dans un monastère, s'y consacrer et s'y livrer tout entier aux salutaires exercices de l'obéissance. 140. Généreux athlètes du Seigneur, ayez bon courage, ayez bon courage, oui, je vous le répète pour la troisième fois : ayez bon courage ! Persévérez à courir dans la belle carrière de l'obéissance, et écoutez attentivement ces paroles du Sage : dans le monastère, "Le Seigneur les a éprouvés, comme on éprouve l'or dans la fournaise, et il les a reçus dans son sein comme des victimes et qui se sont sanctifiées pour Lui être offertes en holocauste." (Sag 3) Jusqu'à présent nous n'avons traité que des degrés du paradis qui expriment le nombre des quatre évangélistes. Athlète, continue de courir sans crainte ! |
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