Ave Maria - G.Caccini

SEPTIEME DEGRE De la tristesse qui produit la Joie.

  

SEPTIEME DEGRE 
De la tristesse qui produit la Joie.


1. La tristesse selon Dieu, est une affliction du coeur et un sentiment de douleur qu'éprouve une âme pénitente : sentiment ineffable qui lui fait rechercher avec ardeur ce qu'elle désire avec transport; qui, lorsqu'elle n'a pu obtenir ce bien désirable, le lui fait poursuivre avec d'incroyables travaux, et qui, lorsqu'elle voit qu'elle ne peut l'obtenir, lui fait pousser des cris de douleur et des gémissements lamentables. 
2. Si vous voulez, cette tristesse est un aiguillon précieux de l'âme qui, par les heureuses piqûres qu'il lui fait, la délivre et la purifie de toutes les affections terrestres, et qui, par la douleur qu'il lui cause, la fixe et l'attache uniquement à veiller sur elle-même et à prendre soin de son salut. 
3. La componction que les moines appellent componction religieuse, est un remords de la conscience par lequel celle-ci force une âme à s'accuser intérieurement coupable et criminelle, et par cette confession intérieure l'embrase d'un feu tout divin, et lui procure un merveilleux rafraîchissement. 
4. Or cette confession fait encore qu'on oublie les besoins de la nature, selon cette parole de David : "J'ai oublié de manger mon pain et de prendre ma nourriture." (Ps 101,5) 
5. La pénitence est une joyeuse et agréable renonciation à toute sorte de consolations humaines. 
6. Le silence et la tempérance sont l'heureux partage de tous ceux qui font des progrès dans cette tristesse salutaire. La douceur et l'oubli des injures ornent le coeur des personnes qui, par des combats soutenus avec courage, ont obtenu quelque victoire; enfin ceux qui sont heureusement parvenus à la perfection de cette bienheureuse tristesse, sont remplis d'affection et d'amour pour la pratique de la plus profonde humilité, sont dévorés d'une soif ardente pour les mépris et les humiliations, d'une faim violente pour toutes les choses qui alarment et font crier la nature; du reste, ils brûlent pour leurs frères d'une charité si pure et si forte, que, non seulement ils les excusent dans les fautes qu'ils leur voient commettre, mais que leur coeur est touché à leur égard d'une compassion toute céleste. Nous devons approuver ceux qui ont fait quelques progrès, louer ceux qui ont remporté quelques victoires, et proclamer heureux ceux qui sont affamés d'humiliations et de souffrances : car ces derniers seront rassasiés de cette nourriture céleste qui n'inspire jamais du dégoût.
7. Si donc vous avez eu le bonheur d'obtenir le don des larmes, employez tous les moyens capables de vous le conserver. Car, de même que la cire se fond facilement au feu, ainsi ce don, quand il n'a pas encore poussé des racines profondes dans une âme, s'y perd et disparaît bien vite par les inquiétudes de l'esprit, par les soins qu'on prend du corps, par les plaisirs sensuels, et surtout par la démangeaison de parler, par la légèreté et par la pétulance.
8. Et, oserons-nous le dire ? Cette heureuse source de larmes est, en quelque sorte, plus forte et plus puissante que les eaux du baptême. En effet, le baptême nous purifie des fautes dont nous sommes coupables avant de recevoir ce sacrement; mais le don des larmes nous purifie de toutes les fautes que nous pouvons ensuite commettre dans le cours de notre vie. Le baptême que nous avons reçu dans notre enfance, nous avait conféré une grâce infiniment précieuse, et nous avait placés dans un état tout surnaturel; mais les péchés dans lesquels nous sommes misérablement tombés, nous ont fait perdre cette grâce inestimable et cet heureux état; et le don des larmes nous fait recouvrer cette grâce, et rétablit, en quelque sorte, notre baptême en nous. Avouons qu'ils seraient bien rares les hommes qui pourraient parvenir au salut, si Dieu, dans son infinie Bonté, n'eût pas accordé ce don des larmes.
9. Voyez comme les gémissements et l'affliction d'un coeur contrit et repentant pénètrent jusqu'au trône de Dieu; comme les saintes larmes que fait répandre la crainte du Seigneur, sont comme des députés que nous envoyons devant nous pour lui demander grâce et miséricorde; et comme celles que son Amour nous fait verser, nous donnent une délicieuse assurance que nos prières et notre repentir lui ont été agréables. 
10. Mais remarquons bien que, si rien n'est plus conforme ni plus favorable à la véritable humilité que les larmes d'une pénitence sincère, rien aussi ne lui est plus contraire et plus nuisible que la dissipation d'une joie mondaine. 
11. Conservez donc, autant que vous en serez capable, la tristesse salutaire d'une sainte componction; elle vous procurera la joie solide et véritable; ne cessez de l'augmenter et de la perfectionner en vous jusqu'à ce qu'elle vous ait dégagé de toutes les choses de la terre, purifié votre âme de toutes ses souillures, et présenté au Christ votre sacrifice tout pur et tout saint.
12. Efforcez-vous continuellement et par la mortification de vos sens, et par le recueillement de votre esprit, et par une profonde méditation, de vous représenter fortement cet abîme immense, cette fournaise embrasée par des flammes ténébreuses, ce juge sévère et inexorable, ce vaste chaos des feux éternels, ces descentes étroites et obscures de ces lieux souterrains, de ces maisons désespérantes et de ces gouffres profonds. Oui, gravez avec force dans votre esprit l'idée et l'image de toutes ces choses effrayantes, et d'autres semblables, afin que, si votre coeur se portait malheureusement à une vie molle et relâchée, frappé d'une juste terreur, il s'applique à se procurer une chasteté incorruptible, et que, par les sentiments d'une tristesse salutaire il puisse jouir des lumières spirituelles, et devenir plus pur et plus lumineux que les flammes les plus pures et les plus resplendissantes. 
13. Lorsque vous vous livrez au saint exercice de la prière, soyez devant Dieu comme un criminel devant son juge; tremblez et faites en sorte que, par l'humble posture de votre corps, mais plus encore par les dispositions intérieures de votre âme, vous ayez le bonheur d'apaiser sa juste Indignation : car Il ne peut pas rejeter une âme qui se présente à Lui de la même manière que cette veuve désolée dont il est parlé dans l'Évangile, et qui, par la ferveur et la persévérance de sa prière, continue de frapper à la porte de sa Bonté suprême. 
14. Celui qui a reçu le don des larmes se trouve bien, pour pleurer ses péchés, dans quelque lieu que ce soit; mais celui qui ne pleure que par des motifs humains, choisira les endroits qui conviendront à ses dispositions naturelles, et se réjouira d'avoir des témoins de ses larmes.
15. Comme un trésor qui est caché est moins exposé à la rapacité des voleurs que celui qui est à la vue de tout le monde; de même les larmes intérieures sont moins exposées à se perdre que les larmes extérieures. 
16. Gardez-vous bien d'imiter ceux qui ensevelissent leurs morts : vous les voyez pleurer un moment sur leurs tombeaux, et un instant après vous les rencontrez dans une ivresse complète. Figurez-vous donc que vous travaillez avec ceux qu'on a condamnés aux mines, et qui à toute heure sont cruellement frappés par les personnes chargées de les surveiller. 
17. Celui qui tantôt pleure, et tantôt se livre à la joie et au plaisir, ne ressemble que trop à un homme qui, pour se débarrasser d'un chien errant, lui jette du pain au lieu de lui jeter des pierres : n'est-il pas évident que tout en faisant semblant d'éloigner cet animal, il l'engage à s'attacher à lui et à le suivre ? 
18. Vous donc, qui pleurez vos péchés, soyez ennemis de toute ostentation, et appliquez-vous uniquement à la garde de votre coeur. Les démons redoutent autant les personnes qui vivent dans le recueillement et la vigilance, que les voleurs craignent les chiens pendant la nuit. 
19. Mes amis, Dieu, en nous appelant à la vie monastique, ne nous a pas appelés à des noces pour nous y livrer à la joie; mais Il veut que nous nous pleurions nous-mêmes. 
20. Il en est qui, par une erreur pitoyable, lorsqu'ils répandent des larmes de douleur et de repentir, se font violence pour ne penser à rien. Ils ignorent que les larmes, sans les bonnes pensées, peuvent convenir à des créatures privées de raison, mais absolument pas à des créatures douées d'intelligence et de raison; car les larmes ne naissent-elles pas de la pensée ? et n'est-ce pas l'esprit et la raison qui produisent les pensées ?
21. Lorsque vous allez prendre votre repos, ayez soin de vous mettre dans la même position dans laquelle vous serez au tombeau, et vous goûterez moins les douceurs du sommeil. Quand vous serez à table, pensez à cette table triste et funèbre où vous servirez vous-même de nourriture aux vers et vous serez moins tenté, de vous livrer à la sensualité. Vous sentez-vous pressé de soif, et vous soulagez-vous ? Souvenez-vous de cette soif dévorante que souffrent les damnés au milieu des flammes de l'enfer, et vous ferez violence à la nature, en ne lui accordant pas tout ce qu'elle demande. 
22. Notre Seigneur nous éprouve-t-il par des humiliations déshonorantes et honorables tout à la fois ? Nous fait-il des reproches amers, et nous inflige-t-il des pénitences rigoureuses ? Rappelons de suite en notre mémoire cette sentence foudroyante du souverain Juge : "Retirez-vous de moi, maudits" (Mt 25.41), et ce souvenir, comme une épée à deux tranchants, percera et fera mourir en nous les injustes et funestes sentiments de tristesse et d'amertume, et nous portera fortement à vivre dans la patience et la résignation.
23. Le temps, au rapport du saint homme Job, fait retirer la mer (cf. Job 14,11), et le temps par le moyen de la patience, nous fera acquérir et perfectionnera en nous les vertus dont nous venons de parler. 
24. Que la pensée des flammes éternelles vous accompagne le soir, lorsque vous vous mettez au lit; que le matin elle préside à votre réveil, et soyez bien assuré que la paresse et la négligence ne seront jamais le partage de votre coeur; vous en serez surtout préservé pendant vos prières et la récitation des psaumes. 
25. Que les soins que vous prendrez de votre corps, et l'habit monastique que vous portez, vous excitent à pleurer vos fautes; car ceux qui portent le deuil, se revêtent d'habits de couleur minime. Si vous ne pleurez pas, pleurez au moins de ne pouvoir pas pleurer; et si vous pleurez, que ce soit parce que vos péchés vous ont fait perdre l'état heureux dans lequel vous étiez par la grâce et l'amitié de Dieu, et qu'ils vous ont réduit à l'état pénible où vous vous trouvez. 
26. Dans nos pleurs et dans notre pénitence, comme dans toute autre chose, Dieu, qui est un juge plein de clémence et d'équité, aura égard à notre faiblesse. Il m'est arrivé plus d'une fois de voir des personnes qui, ne versant que très peu de larmes, les répandaient avec une si grande douleur, qu'on les aurait prises pour des gouttes de sang, et d'en voir d'autres qui pleuraient abondamment et sans effort. Or j'estime plus la violence de la douleur que l'abondance des larmes; et je crois que Dieu même n'en juge pas autrement. 
27. Il ne convient pas à ceux qui pleurent, de traiter et de s'occuper de matières relevées et de questions théologiques : une pareille occupation pourrait fort bien faire tarir la source de leurs larmes; car celui qui s'applique à ces sciences, est semblable à un docteur gravement assis dans une chaire pour donner avec autorité des leçons aux autres; tandis que celui qui pleure ses fautes, ne doit avoir de la ressemblance qu'avec un homme assis sur le fumier et couvert d'un sac et d'un cilice. C'est pour cette raison que David, quelque grande que fût sa science et quelque profonde que fût sa sagesse, répondit et ceux qui lui demandaient à chanter des cantiques : "Comment pourrions-nous chanter des cantiques à la louange du Seigneur, dans, une terre étrangère"; (Ps 136,4), c'est-à-dire dans le pays où nos péchés nous ont conduits en captivité. 
28. Dans le cours naturel, il est des choses qui ont du mouvement par elles-mêmes; mais il en est d'autres qui ne le reçoivent que d'une cause étrangère. Or dans la pénitence de nos péchés, il y a des larmes qui coulent toutes seules de nos yeux; mais aussi il y en a que nous ne répandons qu'avec effort et violence. Quand donc sans mouvement et sans peine nous nous trouvons attendris, et que nous répandons avec abondance des larmes d'une douceur céleste, c'est à ce moment heureux que nous devons nous hâter de courir vers le Seigneur; car c'est une preuve que, sans L'en avoir prié, il est venu à nous pour nous faire présent de l'éponge mystérieuse de la tristesse qui lui est agréable, pour créer en nous une source d'eau rafraîchissante, et pour nous faire don de ces larmes heureuses qui effacent nos péchés sur le livre de son éternelle Justice. Conservons-le précieusement avec le plus grand soin, et gardons-le jusqu'à ce qu'Il juge à propos de nous le retirer Lui-même; car cette douleur, que sa grâce produit en nous, a bien plus de vertu pour nous purifier de nos fautes que celle que nous exciterions nous-mêmes dans nos coeurs par beaucoup d'efforts et de violence. 
29. Il n'a sûrement pas reçu de Dieu le don des larmes, celui qui pleure quand il veut, mais celui qui pleure ce qu'il veut pleurer, ou plutôt, qui pleure les choses que Dieu veut qu'il pleure.
30. Il n'arrive que trop qu'aux larmes de la pénitence nous mêlons les larmes de la vaine gloire, qui est si odieuse à Dieu. C'est la prudence et la véritable piété qui nous font connaître cette fausse tristesse. Eh ! Comment pourrions-nous compter sur la sincérité de nos larmes, si, tout en les répandant, nous négligeons de nous corriger de nos défauts ? 
31. La vraie componction est exempte de toute enflure du coeur et de toute vanité à elle ne nous procure aucune consolation humaine, mais elle nous entretient continuellement dans la pensée de notre dernière heure, et nous fait attendre de Dieu, seul Consolateur des humbles de coeur, les consolations et les douceurs ineffables qui doivent être pour nous un bain de rafraîchissement et de paix. 
32. Tous ceux qui ont reçu cette divine et consolante affliction, ont une sainte aversion pour la vie présente, la regardent comme la source et le principe funestes de toutes leurs peines et de toutes leurs misères, et sont animés contre leurs propres corps de la même haine qu'on a contre un ennemi qui veut nous perdre. 
33. Si donc nous apercevons, dans ceux qui croient eux-mêmes être vraiment affligés selon Dieu, quelques mouvements de colère et quelques sentiments d'orgueil, nous pouvons, sans craindre de nous tromper, juger que leurs larmes ne sont pas sincères et qu'elles ne sont pas produites par une véritable componction; car, comme le dit saint Paul : "Qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres" (2 Cor 6,14) ? 
34. La vraie componction répand des consolations dans les âmes; la fausse n'y produit que l'orgueil. 
35. De même que le feu consume la paille, ainsi les larmes sincères consument et font disparaître entièrement les souillures visibles ou invisibles de l'âme. 
36. Plusieurs pères n'hésitent pas de prononcer que ce n'est pas une chose peu difficile que de distinguer les larmes qui sont sincères, de celles qui ne le sont pas, principalement dans les personnes qui commencent leur pénitence, et que le discernement qu'on en fait, est rempli de ténèbres et d'obscurité; car, disent-ils, elles peuvent être produites par plusieurs causes différentes : c'est tantôt par un sentiment tout naturel, tantôt par un sujet louable, et tantôt par une cause blâmable; ici c'est la vaine gloire, c'est un amour déréglé et profane qui en sont le principe; là c'est l'amour de Dieu, c'est la pensée de la mort, ce sont plusieurs autres bonnes considérations qui les produisent. 
37. Or après nous être servis de la crainte de Dieu pour découvrir et connaître quelle est la source de celles que nous répandons, tâchons de nous procurer celles que fait verser la pensée de notre dernière heure, car elles sont pures et sincères, ces sortes de larmes; elles ne sont susceptibles ni de vanité ni d'illusion, elles purifient notre âme et allument dans nos coeurs le feu du saint amour de Dieu; enfin elles effacent nos péchés, et nous procurent le bien inestimable de la paix du coeur. 
38. Gardons-nous d'être surpris et étonnés, si quelquefois des larmes produites par une douleur sincère du péché et par une autre cause bonne et non suspecte deviennent cependant mauvaises et condamnables; mais ce qui doit nous frapper d'étonnement, c'est de voir que des larmes qui, dès le commencement, n'ont eu qu'un mauvais principe et une source empoisonnée, aient pu devenir saintes et surnaturelles. Les personnes portées à la vaine gloire, ne manqueront pas de comprendre ce que nous voulons dire.
39. Ne comptez pas sur l'abondance de vos larmes, si vous ne vous sentez pas purifié de vos péchés. Le vin qu'on vient de tirer du pressoir, ne mérite ni blâme ni louange. 
40. Personne ne doute que les larmes produites par la grâce de Dieu ne nous soient souverainement utiles et salutaires; mais ce ne sera qu'à la mort que nous en connaîtrons parfaitement l'utilité et les avantages précieux.

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