|
CINQUIÈME DEGRÉ
De la véritable et sincère Pénitence.28. Cette langue qui ne sût jamais mentir, me raconta le fait suivant : "Il y a près de dix ans, nous avions ici un frère qui était d'une si grande piété, qui prenait tant de soin et d'attention pour être un véritable soldat de Jésus Christ, qui était animé d'un zèle si vif et d'une si grande ardeur dans les exercices de la vie religieuse, qu'en le voyant dans de si belles dispositions, je tremblais pour lui et craignais beaucoup que le démon, jaloux de ses vertus et de ses mérites, ne se servît de son ardeur et de son zèle même pour lui faire heurter le pied contre quelque mauvaise pierre. Or ce qui ne manque guère d'arriver à ceux qui marchent avec trop de précipitation, arriva malheureusement à ce frère : il fit une chute. Mais aussitôt il vint me trouver. C'était vers le soir. Il me découvrit et me montra la blessure qu'il avait faite à son âme; dans l'abîme de sa douleur, il me conjura avec instance d'y appliquer le fer et le feu, et de lui ordonner les remèdes convenables. Comme il vit que son médecin spirituel ne voulait pas employer la rigueur et la sévérité qu'il désirait, et ce pauvre religieux n'était pas indigne de quelque indulgence, il se jeta à mes pieds, les arrosant de ses larmes et me conjurant de l'envoyer à la Prison, que vous avez vue; et pour venir à bout de me gagner, il ne cessait de me répéter qu'il était impossible qu'on puisse le dispenser d'y être condamné. Ainsi par la violence qu'il me fit, il me força, en quelque sorte, à convertir en rigueur et en sévérité la douceur et la tendresse que j'avais pour lui. On vit donc dans ce religieux ce qu'on ne voit guère chez les malades, et ce qui est contraire au cours ordinaire des choses. Aussi je lui avais à peine accordé la permission qu'il demandait avec tant d'instance, qu'il courut promptement vers les pénitents, pour être leur confrère et l'imitateur de leurs travaux et de leurs larmes. La contrition que son amour pour Dieu lui avait fait concevoir de sa faute, fut si vive et si violente, que huit jours après qu'il fut entré dans le monastère, il partit de ce monde pour aller devant le Seigneur; mais, avant de mourir, il eut bien soin de demander que son corps fût privé de la sépulture. Je crus pour cette fois, ne pas devoir céder à ses désirs. Je fis donc apporter et déposer son corps dans le cimetière destiné à la sépulture des pères. Or je le jugeai digne de cet honneur, puisqu'après une pénitence de sept jours dans la Prison, Dieu l'avait trouvé capable, le huitième, de jouir de la liberté et de la félicité des cieux. En effet, il y a un religieux qui a su d'une manière certaine qu'avant même que cet illustre pénitent se soit relevé de devant les pieds vils et méprisables de celui qui vous parle, il avait reçu le pardon de son péché, et qu'il était parfaitement réconcilié avec Dieu. Eh! N'en soyons point étonnés, car il avait dans le coeur la même foi que la pécheresse de l'Évangile, et c'était avec une espérance et une confiance parfaites en Dieu, qu'il avait arrosé de ses larmes mes misérables pieds. Or tout n'est-il pas possible à celui qui croit ?" (Mt 9,22) Quant à moi, j'ai vu des âmes souillées de péchés, et possédées même par la folie et l'amour des plaisirs sensuels, lesquelles néanmoins, par les exercices de la pénitence, par la présence de ceux qui aimaient Dieu, et surtout par la considération approfondie de leur triste état, ont changé d'affections et de sentiments, ont donné leur coeur à Dieu, L'ont aimé uniquement, ont triomphé de toute crainte servile, et se sont enfin livrées entièrement aux saintes ardeurs de la charité. Aussi remarquons bien que notre Seigneur ne dit pas de la pécheresse convertie : "Elle a beaucoup tremblé"; mais elle a beaucoup aimé." (cf. Lc 7,47). Et que ce fut par un amour ardent pour Dieu qu'elle se délivra de l'amour charnel et profane.
29. Après tout, illustres Pères, je ne peux me défendre de penser que les choses extraordinaires que je viens de vous raconter, paraîtront incroyables à bien du monde, que d'autres les regarderont comme impossibles, et qu'enfin quelques autres en prendront peut-être sujet de se décourager et de tomber dans le désespoir. Mais il sera vrai aussi que les coeurs généreux et pleins de bonne volonté et de courage, s'en serviront comme d'un aiguillon pour s'exciter à la pratique parfaite des vertus les plus héroïques, comme d'une flèche qui les transpercera de l'amour de Dieu et les remplira de zèle et de ferveur. Pour ceux qui ne sont pas aussi avancés dans la piété, ces travaux leur feront sentir de plus en plus leur tiédeur et leur négligence, et par les reproches qu'ils seront obligés de se faire, en se comparant avec ces fervents religieux et ces illustres pénitents, ils acquerront une humilité profonde, feront quelques efforts pour imiter ces coeurs généreux, et pourront peut-être enfin les atteindre. Quant à ceux qui n'ont encore en partage que la tiédeur et la négligence, il serait imprudent pour eux de vouloir faire comme les coeurs fervents et généreux, et marcher tout d'un coup sur les traces de ces hommes parfaits : ce qu'ils doivent faire pour le moment présent, c'est de ne pas abandonner ce qu'ils ont commencé, afin de ne pas mériter que cette menace ne s'accomplisse sur eux : "On lui ôtera même ce qu'il paraît avoir." (Mt 25,29).
30. N'oublions pas qu'une fois que nous avons eu le malheur de tomber dans l'abîme du péché, nous ne pouvons en sortir, à moins que les exercices d'une véritable pénitence ne nous en retirent, et ne nous précipitent heureusement dans un abîme d'humilité.
31. L'humilité pleine de tristesse, laquelle règne dans le coeur des vrais pénitents, est bien différente de celle dans laquelle sont les pécheurs que les seuls remords de la conscience condamnent, de celle même que Dieu inspire à ceux qui vivent dans la perfection de la vertu. Ne cherchons pas ici à exprimer en quoi consiste l'humilité de ces hommes parfaits : nous ne pourrions en venir à bout. Quant à l'humilité de ceux qui font pénitence, vous la reconnaîtrez à leur patience parfaite au milieu des mépris et des humiliations. Cependant leurs mauvaises habitudes pourront bien encore les faire tomber dans quelques fautes.
32. Ces chutes ne doivent pas nous surprendre; car le motif des jugements de Dieu,de même que bien souvent la cause et le principe des fautes que l'on commet, sont couverts d'épaisses ténèbres, sont impénétrables à l'esprit humain, et il nous est vraiment impossible de distinguer les chutes que nous faisons par notre propre négligence, de celles qui nous arrivent par une permission de Dieu et de celles mêmes que nous faisons, parce que Dieu, dans sa juste indignation, nous a livrés à notre faiblesse. J'ai entendu dire à quelqu'un que ceux qui, par la permission de Dieu, tombaient dans quelque péché, n'y demeuraient pas longtemps, parce que Dieu qui a permis cette chute pour notre plus grand bien ne permet pas que nous restions sous l'esclavage de cette faute.
33. Après nos chutes, appliquons-nous d'une manière toute spéciale à combattre le démon de la tristesse. Il ne manque pas de nous attaquer au moment de nos prières, afin que, nous retraçant fortement dans notre esprit l'heureux état dans lequel nous étions avant de pécher, il nous détourne de l'attention que nous devons à ce saint exercice, et nous inspire le trouble et le découragement.
34. Croyez-moi, mes frères : quand même vous feriez des fautes tous les jours, gardez-vous bien de perdre courage, n'abandonnez pas vos exercices de piété, mais persévérez généreusement et fortement dans le service de Dieu; et votre ange gardien respectera votre héroïque patience et votre heureuse persévérance.
35. Faites aussi attention à ceci : une plaie récente se guérit facilement. Mais si on la néglige, les humeurs s'altèrent et se corrompent : elle ne se cicatrise qu'avec peine, et souvent, pour en guérir, il faut beaucoup de soin, de temps et de travail, et même employer quelquefois le fer et le feu, et user d'un grand nombre de remèdes. Eh ! N'a-t-on pas vu quelques-unes de ces plaies devenir même incurables ? Cependant Dieu, à qui rien n'est impossible, peut nous en délivrer.
36. Voici encore une autre remarque importante que nous devons faire ici : les démons, ces ennemis pleins de ruse et d'artifice, avant de nous pousser au péché et pour nous y faire tomber plus facilement, nous représentent Dieu tout rempli de bonté et de compassion pour nous. Mais s'ils ont réussi dans leur cruel projet, et nous ont fait violer la loi sainte du Seigneur, ils ne nous le montrent plus que comme un juge terrible, sévère et inexorable.
37. Gardez-vous bien d'avoir confiance à quelqu'un qui, sachant que vous vous êtes rendu coupable de quelque faute considérable, vous suggérerait de ne pas faire attention aux fautes légères auxquels chaque jour vous vous trouveriez exposé, et vous dirait d'une part, par rapport à la faute considérable, qu'il serait bien à désirer pour vous que vous ne l'ayez pas commise, et d'autre part, par rapport aux fautes légères, qu'elles ne sont rien; car les soins multipliés que nous employons, sont semblables aux petits présents qu'on fait. N'est-il pas reconnu que souvent ces petits présents, à force de les multiplier, ont apaisé la colère du souverain Juge ?
38. On doit dire que celui qui est sincèrement résolu de satisfaire à la Justice de Dieu pour les fautes qu'il a faites, a malheureusement perdu la journée qu'il n'a pas consacrée aux pleurs et aux gémissements de la pénitence, quand même il aurait pratiqué les oeuvres les plus excellentes de la piété.
39. Que ceux-là donc qui pleurent leurs péchés, se gardent bien d'attendre l'heure de la mort, pour s'assurer qu'ils leur ont été pardonnés; car ils n'en peuvent alors recevoir une assurance certaine. Mais nous devons sans cesse faire cette prière : Donne-moi, Seigneur, le doux espoir que tu m'as pardonné mes péchés, afin que je ne sorte pas de ce monde dans la cruelle incertitude de mon salut. (cf. Ps 38,14).
40. Cependant pour notre instruction et pour notre consolation, nous remarquerons que les liens du péché sont heureusement brisés dans tous ceux en qui réside l'Esprit de Dieu; disons-en autant de ceux dans le coeur desquels règne une humilité sincère. Ah ! Que ceux qui partent de ce monde sans avoir l'une et l'autre de ces deux choses, ne soient pas dans une funeste illusion : qu'ils soient au contraire bien convaincus qu'ils sont encore sous l'esclavage de leurs péchés.
41. Tous ceux qui ont passé leur vie dans le monde, en vivant selon son esprit et ses maximes, lorsqu'ils quittent la vie, ne peuvent point avoir ces deux marques essentielles de la justification, surtout la dernière. Il en est néanmoins parmi les gens du monde qui se préparent à leur dernière heure par des oeuvres de miséricorde et de pénitence : ils en recevront le prix et la récompense.
42. Il est bien éloigné de s'occuper de la pénitence, des fautes de ses frères et de leur faire des reproches, celui qui pleure amèrement ses propres péchés.
43. Un chien mordu par une bête sauvage, se jette sur elle avec toute la fureur dont il est capable; car la vivacité de la douleur qu'il éprouve le fait courir sur elle avec un acharnement implacable.
44. Prenons donc bien garde au silence que garderait notre conscience, et tremblons que ce silence ne nous arrive parce que notre coeur est aveugle et endurci, plutôt que parce qu'il est net et purifié.
45. Une des preuves que nous pouvons d'ores et déjà avoir en ce monde de nous être acquitté des dettes que nos péchés nous avaient fait contracter, c'est de croire que nous sommes encore des coupables et des débiteurs à la Justice de Dieu.
46. Rien ne peut être comparable aux Miséricordes du Seigneur : elles sont souverainement au dessus de toute chose. C'est donc vouloir librement se perdre éternellement, que de ne pas espérer en Dieu.
47. La marque véritable et le signe non équivoque de la pénitence, c'est d'être convaincu et persuadé qu'on mérite, soit pour le corps, soit pour l'esprit, toutes les peines, tous les maux et toutes les afflictions qu'on endure, et qu'on mériterait d'en souffrir encore davantage.
48. Moïse, quoiqu'il ait vu la face de Dieu dans le buisson ardent, retourna pourtant en Égypte, c'est-à-dire au milieu des ténèbres du siècle, pour se remettre à faire des briques pour le service de Pharaon, qui était la figure du démon. Cependant, il ne tarda pas de revenir auprès du buisson, et quelque temps après il mérita de monter jusque sur la montagne sainte où Dieu avait fixé sa demeure d'une manière visible. Quiconque comprendra la signification de la figure suivante, ne désespérera jamais de son salut : Job, cet homme d'une mémoire éternelle, d'un état de prospérité et de richesses extraordinaires, tomba dans une pauvreté effrayante; et néanmoins Job devint ensuite deux fois plus riche qu'il ne l'avait été.
49. Ils font des chutes bien dangereuses et bien funestes ces moines lâches et négligents qui, après leur sainte profession, tombent dans quelques fautes; car ordinairement elles leur font perdre l'espérance de pouvoir arriver à l'heureuse paix du coeur, et leur font croire qu'ils doivent s'estimer assez heureux, s'ils ont le bonheur de s'en relever et d'en mériter le pardon. 50. Mais faites attention qu'il n'est pas possible que la paresse qui nous a séparés de Dieu, soit le moyen capable de nous ramener vers Lui; il faut donc en prendre un autre qui puisse nous rapprocher du Seigneur.
51. J'ai vu deux religieux dans un monastère, qui allaient à Dieu dans le même temps et par la même voie. L'un était un vieillard exercé depuis de longues années dans les travaux de la pénitence; l'autre était un jeune novice dans les voies de la vie religieuse. Cependant ce dernier courait plus vite que le premier; aussi mérita-t-il la première place dans le tombeau de l'humilité.
52. Nous devons tous prendre garde, mais surtout nous qui sommes tombés dans le péché, de ne pas nous laisser empoisonner l'esprit et le coeur par l'erreur contagieuse d'Origène. Or la misérable doctrine de ce docteur sur l'excessive Bonté de Dieu pour les hommes, est goûtée et savourée par tous ceux qui ne se plaisent que dans les plaisirs grossiers des sens.
53. Quand à nous, croyons que c'est dans nos méditations ferventes, et plus encore dans nos exercices de pénitence, que s'enflammera le feu de notre prière et qu'il dévorera la matière de nos péchés.
54. Que les pénitents que je vous ai proposés dans ce cinquième degré, soient vos guides et vos conducteurs; que leur pénitence et la fin qu'ils se proposaient soient le modèle et l'image de votre pénitence et de la fin que vous devez vous proposer, en vous consacrant à ses rigoureux mais salutaires exercices ! Et soyez assurés que pendant votre pèlerinage sur la terre, vous n'aurez pas besoin d'un autre livre pour vous conduire et vous faire heureusement arriver au port du salut, jusqu'à ce qu'enfin Jésus Christ le Fils unique de Dieu, et Dieu Lui-même, ne vous apparaisse et ne vous éclaire de ses lumières dans la résurrection qu'aura produite une véritable et sincère pénitence. Amen.
Vous êtes monté par la pénitence sur le cinquième degré; vous avez donc par son secours purifié les cinq organes de votre corps, et, par des satisfactions volontaires, vous avez évité les peines et les supplices que vous aviez mérité de souffrir dans l'éternité.
29. Après tout, illustres Pères, je ne peux me défendre de penser que les choses extraordinaires que je viens de vous raconter, paraîtront incroyables à bien du monde, que d'autres les regarderont comme impossibles, et qu'enfin quelques autres en prendront peut-être sujet de se décourager et de tomber dans le désespoir. Mais il sera vrai aussi que les coeurs généreux et pleins de bonne volonté et de courage, s'en serviront comme d'un aiguillon pour s'exciter à la pratique parfaite des vertus les plus héroïques, comme d'une flèche qui les transpercera de l'amour de Dieu et les remplira de zèle et de ferveur. Pour ceux qui ne sont pas aussi avancés dans la piété, ces travaux leur feront sentir de plus en plus leur tiédeur et leur négligence, et par les reproches qu'ils seront obligés de se faire, en se comparant avec ces fervents religieux et ces illustres pénitents, ils acquerront une humilité profonde, feront quelques efforts pour imiter ces coeurs généreux, et pourront peut-être enfin les atteindre. Quant à ceux qui n'ont encore en partage que la tiédeur et la négligence, il serait imprudent pour eux de vouloir faire comme les coeurs fervents et généreux, et marcher tout d'un coup sur les traces de ces hommes parfaits : ce qu'ils doivent faire pour le moment présent, c'est de ne pas abandonner ce qu'ils ont commencé, afin de ne pas mériter que cette menace ne s'accomplisse sur eux : "On lui ôtera même ce qu'il paraît avoir." (Mt 25,29).
30. N'oublions pas qu'une fois que nous avons eu le malheur de tomber dans l'abîme du péché, nous ne pouvons en sortir, à moins que les exercices d'une véritable pénitence ne nous en retirent, et ne nous précipitent heureusement dans un abîme d'humilité.
31. L'humilité pleine de tristesse, laquelle règne dans le coeur des vrais pénitents, est bien différente de celle dans laquelle sont les pécheurs que les seuls remords de la conscience condamnent, de celle même que Dieu inspire à ceux qui vivent dans la perfection de la vertu. Ne cherchons pas ici à exprimer en quoi consiste l'humilité de ces hommes parfaits : nous ne pourrions en venir à bout. Quant à l'humilité de ceux qui font pénitence, vous la reconnaîtrez à leur patience parfaite au milieu des mépris et des humiliations. Cependant leurs mauvaises habitudes pourront bien encore les faire tomber dans quelques fautes.
32. Ces chutes ne doivent pas nous surprendre; car le motif des jugements de Dieu,de même que bien souvent la cause et le principe des fautes que l'on commet, sont couverts d'épaisses ténèbres, sont impénétrables à l'esprit humain, et il nous est vraiment impossible de distinguer les chutes que nous faisons par notre propre négligence, de celles qui nous arrivent par une permission de Dieu et de celles mêmes que nous faisons, parce que Dieu, dans sa juste indignation, nous a livrés à notre faiblesse. J'ai entendu dire à quelqu'un que ceux qui, par la permission de Dieu, tombaient dans quelque péché, n'y demeuraient pas longtemps, parce que Dieu qui a permis cette chute pour notre plus grand bien ne permet pas que nous restions sous l'esclavage de cette faute.
33. Après nos chutes, appliquons-nous d'une manière toute spéciale à combattre le démon de la tristesse. Il ne manque pas de nous attaquer au moment de nos prières, afin que, nous retraçant fortement dans notre esprit l'heureux état dans lequel nous étions avant de pécher, il nous détourne de l'attention que nous devons à ce saint exercice, et nous inspire le trouble et le découragement.
34. Croyez-moi, mes frères : quand même vous feriez des fautes tous les jours, gardez-vous bien de perdre courage, n'abandonnez pas vos exercices de piété, mais persévérez généreusement et fortement dans le service de Dieu; et votre ange gardien respectera votre héroïque patience et votre heureuse persévérance.
35. Faites aussi attention à ceci : une plaie récente se guérit facilement. Mais si on la néglige, les humeurs s'altèrent et se corrompent : elle ne se cicatrise qu'avec peine, et souvent, pour en guérir, il faut beaucoup de soin, de temps et de travail, et même employer quelquefois le fer et le feu, et user d'un grand nombre de remèdes. Eh ! N'a-t-on pas vu quelques-unes de ces plaies devenir même incurables ? Cependant Dieu, à qui rien n'est impossible, peut nous en délivrer.
36. Voici encore une autre remarque importante que nous devons faire ici : les démons, ces ennemis pleins de ruse et d'artifice, avant de nous pousser au péché et pour nous y faire tomber plus facilement, nous représentent Dieu tout rempli de bonté et de compassion pour nous. Mais s'ils ont réussi dans leur cruel projet, et nous ont fait violer la loi sainte du Seigneur, ils ne nous le montrent plus que comme un juge terrible, sévère et inexorable.
37. Gardez-vous bien d'avoir confiance à quelqu'un qui, sachant que vous vous êtes rendu coupable de quelque faute considérable, vous suggérerait de ne pas faire attention aux fautes légères auxquels chaque jour vous vous trouveriez exposé, et vous dirait d'une part, par rapport à la faute considérable, qu'il serait bien à désirer pour vous que vous ne l'ayez pas commise, et d'autre part, par rapport aux fautes légères, qu'elles ne sont rien; car les soins multipliés que nous employons, sont semblables aux petits présents qu'on fait. N'est-il pas reconnu que souvent ces petits présents, à force de les multiplier, ont apaisé la colère du souverain Juge ?
38. On doit dire que celui qui est sincèrement résolu de satisfaire à la Justice de Dieu pour les fautes qu'il a faites, a malheureusement perdu la journée qu'il n'a pas consacrée aux pleurs et aux gémissements de la pénitence, quand même il aurait pratiqué les oeuvres les plus excellentes de la piété.
39. Que ceux-là donc qui pleurent leurs péchés, se gardent bien d'attendre l'heure de la mort, pour s'assurer qu'ils leur ont été pardonnés; car ils n'en peuvent alors recevoir une assurance certaine. Mais nous devons sans cesse faire cette prière : Donne-moi, Seigneur, le doux espoir que tu m'as pardonné mes péchés, afin que je ne sorte pas de ce monde dans la cruelle incertitude de mon salut. (cf. Ps 38,14).
40. Cependant pour notre instruction et pour notre consolation, nous remarquerons que les liens du péché sont heureusement brisés dans tous ceux en qui réside l'Esprit de Dieu; disons-en autant de ceux dans le coeur desquels règne une humilité sincère. Ah ! Que ceux qui partent de ce monde sans avoir l'une et l'autre de ces deux choses, ne soient pas dans une funeste illusion : qu'ils soient au contraire bien convaincus qu'ils sont encore sous l'esclavage de leurs péchés.
41. Tous ceux qui ont passé leur vie dans le monde, en vivant selon son esprit et ses maximes, lorsqu'ils quittent la vie, ne peuvent point avoir ces deux marques essentielles de la justification, surtout la dernière. Il en est néanmoins parmi les gens du monde qui se préparent à leur dernière heure par des oeuvres de miséricorde et de pénitence : ils en recevront le prix et la récompense.
42. Il est bien éloigné de s'occuper de la pénitence, des fautes de ses frères et de leur faire des reproches, celui qui pleure amèrement ses propres péchés.
43. Un chien mordu par une bête sauvage, se jette sur elle avec toute la fureur dont il est capable; car la vivacité de la douleur qu'il éprouve le fait courir sur elle avec un acharnement implacable.
44. Prenons donc bien garde au silence que garderait notre conscience, et tremblons que ce silence ne nous arrive parce que notre coeur est aveugle et endurci, plutôt que parce qu'il est net et purifié.
45. Une des preuves que nous pouvons d'ores et déjà avoir en ce monde de nous être acquitté des dettes que nos péchés nous avaient fait contracter, c'est de croire que nous sommes encore des coupables et des débiteurs à la Justice de Dieu.
46. Rien ne peut être comparable aux Miséricordes du Seigneur : elles sont souverainement au dessus de toute chose. C'est donc vouloir librement se perdre éternellement, que de ne pas espérer en Dieu.
47. La marque véritable et le signe non équivoque de la pénitence, c'est d'être convaincu et persuadé qu'on mérite, soit pour le corps, soit pour l'esprit, toutes les peines, tous les maux et toutes les afflictions qu'on endure, et qu'on mériterait d'en souffrir encore davantage.
48. Moïse, quoiqu'il ait vu la face de Dieu dans le buisson ardent, retourna pourtant en Égypte, c'est-à-dire au milieu des ténèbres du siècle, pour se remettre à faire des briques pour le service de Pharaon, qui était la figure du démon. Cependant, il ne tarda pas de revenir auprès du buisson, et quelque temps après il mérita de monter jusque sur la montagne sainte où Dieu avait fixé sa demeure d'une manière visible. Quiconque comprendra la signification de la figure suivante, ne désespérera jamais de son salut : Job, cet homme d'une mémoire éternelle, d'un état de prospérité et de richesses extraordinaires, tomba dans une pauvreté effrayante; et néanmoins Job devint ensuite deux fois plus riche qu'il ne l'avait été.
49. Ils font des chutes bien dangereuses et bien funestes ces moines lâches et négligents qui, après leur sainte profession, tombent dans quelques fautes; car ordinairement elles leur font perdre l'espérance de pouvoir arriver à l'heureuse paix du coeur, et leur font croire qu'ils doivent s'estimer assez heureux, s'ils ont le bonheur de s'en relever et d'en mériter le pardon. 50. Mais faites attention qu'il n'est pas possible que la paresse qui nous a séparés de Dieu, soit le moyen capable de nous ramener vers Lui; il faut donc en prendre un autre qui puisse nous rapprocher du Seigneur.
51. J'ai vu deux religieux dans un monastère, qui allaient à Dieu dans le même temps et par la même voie. L'un était un vieillard exercé depuis de longues années dans les travaux de la pénitence; l'autre était un jeune novice dans les voies de la vie religieuse. Cependant ce dernier courait plus vite que le premier; aussi mérita-t-il la première place dans le tombeau de l'humilité.
52. Nous devons tous prendre garde, mais surtout nous qui sommes tombés dans le péché, de ne pas nous laisser empoisonner l'esprit et le coeur par l'erreur contagieuse d'Origène. Or la misérable doctrine de ce docteur sur l'excessive Bonté de Dieu pour les hommes, est goûtée et savourée par tous ceux qui ne se plaisent que dans les plaisirs grossiers des sens.
53. Quand à nous, croyons que c'est dans nos méditations ferventes, et plus encore dans nos exercices de pénitence, que s'enflammera le feu de notre prière et qu'il dévorera la matière de nos péchés.
54. Que les pénitents que je vous ai proposés dans ce cinquième degré, soient vos guides et vos conducteurs; que leur pénitence et la fin qu'ils se proposaient soient le modèle et l'image de votre pénitence et de la fin que vous devez vous proposer, en vous consacrant à ses rigoureux mais salutaires exercices ! Et soyez assurés que pendant votre pèlerinage sur la terre, vous n'aurez pas besoin d'un autre livre pour vous conduire et vous faire heureusement arriver au port du salut, jusqu'à ce qu'enfin Jésus Christ le Fils unique de Dieu, et Dieu Lui-même, ne vous apparaisse et ne vous éclaire de ses lumières dans la résurrection qu'aura produite une véritable et sincère pénitence. Amen.
Vous êtes monté par la pénitence sur le cinquième degré; vous avez donc par son secours purifié les cinq organes de votre corps, et, par des satisfactions volontaires, vous avez évité les peines et les supplices que vous aviez mérité de souffrir dans l'éternité.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire